À la une | 7/03/2010
Babemba, un hymne à l'amour de l'Afrique
Fantasmée ou caricaturée, l’Afrique n’est que trop rarement donnée à voir dans sa complexité :
pauvreté et sous-développement, absence de démocratie, pandémie, conflits de ressources ou d’ethnie issus d’une décolonisation jamais aboutie d’un côté ; beauté des paysages, simplicité et énergie des habitants aux coutumes inaltérables de l’autre… Surtout les discours sur l’Afrique sont tenus de l’extérieur, dans l’empathie ou la distance, le plus souvent en surplomb.
Avec "Babemba", du chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly, Le Rive Gauche a donné ce 5 mars, la possibilité de faire valoir un point de vue africain sur le continent. Ce positionnement n’a rien de neutre dans le spectacle offert par les quatre danseurs (Lacina Coulibaly, Lévy Tierema Koama, Sigué Sayouba et Serge Aimé Coulibaly), deux musiciens (guitare de Sana Seydou Khanzaï ; Kora de Domba Sanou) et la chanteuse Djénéba Koné. Le choix de Serge Aimé Coulibaly était d’aborder quatre figures marquantes, liées aux indépendances ou aux combats plus récents. Premier d’entre eux, l’ancien militant anti apartheid devenu président de l’Afrique du Sud, Neslon Mandela. Autres personnalités : Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo assassiné avec sans doute la complicité de l’ancienne puissance coloniale et Thomas Sankara, jeune officier révolutionnaire anti-impérialiste qui a pris le pouvoir en 1983 en Haute-Volta, devenu sous son impulsion Burkina Faso, assassiné en 1987. Moins connu : Kwamé Nkrumah père de l’indépendance du Ghana, militant de l’unité africaine et marxiste.
De ces figures historiques et charismatiques, Serge Aimé Coulibaly pourrait tirer une évocation hagiographique. Mais le chorégraphe s’évertue à prendre le contre-pied d’une danse littérale. Sur un plateau à la scénographie dépouillée, il fait naître un paysage sobre et désolé : tapis qui évoque la terre sèche et poussière, fût d’acier, bidon de plastique, petit tabouret au ras du sol, et, au pied d’une sorte d’autel laïque, musiciens et chanteuse. D’abord lente, parfois presque immobile, la danse apporte en un long crescendo le mouvement et l’énergie. Une succession de tableaux vient évoquer les destinées et combats des personnages phares. La présence de musiciens virtuoses et d’une chanteuse à la forte présence vocale et physique contribuent à faire littéralement décoller le spectateur, emporté dans l’univers de "Babemba".
Les mouvements et la gestuelle traditionnels nourrissent à l’évidence l’inspiration : les pieds nus frappent le sol en cadence et semblent en retirer en retour le rythme. La danse vient aussi du haut du corps : les bustes se penchent et se tournent vers le ciel, les bras tournoient de manière vertigineuse, les paumes des mains s’ouvrent et se referment. Mais il s’agit bien ici d’une danse contemporaine, qui épure, dépasse les symboliques de la tradition pour construire un autre langage. Le résultat est assez inédit tant on est loin des "vocabulaires" dansés croisés sur les scènes européennes. Les danseurs allient une gestuelle gracieuse avec une énergie folle, dont témoignent de nombreux sauts et tressautements.
Certes, le chorégraphe ne s’interdit pas de faire passer des messages explicites : parfois le griot dit un texte poétique et naïf ; des pancartes défilent, porteuses des avertissements aux révoltes qui vont suivre, aux violences qui menacent ; une fête dit la joie d’une indépendance ou d’une révolution. Toutefois, le spectacle se libère des références et peut être vu et compris en un sens plus large et métaphorique pour chanter une Afrique d’ajourd’hui sans fard ni désespoir. À l’image de cette évocation du footballeur camerounais Samuel Eto’o, sous son maillot au numéro 9, symbole d’un continent qui vibre pour le ballon rond et exporte ses meilleurs joueurs… Mais aussi de cette scène effroyable d’un passage à tabac où la torsion subie par le corps vient exprimer la violence et susciter le malaise du spectateur. La leçon de Serge Aimé Coulibaly est ici magistrale : c’est d’abord dans la danse et la musique et l’émotion qu’elles suscitent, que le chorégraphe sait construire les images et les « mots » qui touchent jusqu’au final, envoûtant, et donne corps au message d’un panafricanisme d’aujourd’hui. Avec à la clé, moins le cri d’espoir promis qu’un hymne à l’amour entonné pour son continent.
Bruno Lafosse






