Romain et les musiciens



 

Romain Didier, artisan discret et talentueux de la chanson française, et des élèves de l'orchestre symphonique du conservatoire se sont produits ensemble, le 12 février, sur la scène du Rive Gauche. Le récit de cette aventure en trois épisode.

5 décembre 2012, la rencontre

C'est sûr, les élèves du conservatoire n'ont pas l'habitude de voir le compositeur des œuvres qu'ils interprètent entrer dans la salle de répétition, s'asseoir au piano et se mettre à chanter. Et pour cause, un orchestre symphonique est plus familier du répertoire de Brahms, Mozart ou Wagner que de « variété* » française. Alors forcément, lorsque Romain Didier – tout juste débarqué de son train – lance la première séance de travail ce mercredi soir, les quarante membres de l'orchestre sont à la fois enthousiastes et soucieux de la réaction de l'artiste. Depuis quelques semaines déjà, ils s'appliquent à déchiffrer les partitions des musiques inscrites au tour de chant.

Quelques notes de piano résonnent, chacun accorde son instrument… Puis, sans s'échauffer, Romain Didier pose sa belle voix chaude et grave sur Les Vitres, un des titres de son dernier album. « Si les vitres embuées des trains sur le départ pouvaient nous raconter ce qu'elles ont en mémoire… »

À la fin du morceau, Joachim Leroux, directeur du conservatoire et chef d'orchestre, fait un premier point : « Bon, c'est un peu plus rapide que ce qu'on avait travaillé… Les trompettes, on aimerait vous entendre… » Romain Didier signale avec un brin d'ironie avoir détecté « un lâcher de violoncelles » à un certain moment. Le professeur le rassure : « Nous allons revenir ! »

À la fois studieuse et détendue, la séance se poursuit sous les encouragements du compositeur : « Voilà un bon début ! » De quoi donner de l'assurance à des musiciens d'âge et de niveaux très différents. Ainsi la clarinettiste, Isabelle, 11 ans, était un peu soucieuse au début : « Quand j'ai découvert les partitions, j'ai trouvé cela assez compliqué, j'ai pas mal travaillé pour être au niveau. Et comme je ne connaissais pas Romain Didier, je suis allée emprunter des CD et des livres… »

Pour Joachim Leroux, « c'est un projet assez fondateur pour l'orchestre, cela restera à coup sûr, un grand moment pour les participants ». « C'est une aventure pour tout le monde, confirme Romain Didier. Cela confirme une fois encore que la musique est un formidable lien. J'ai hâte de voir l'avancée des travaux… »

 

16 janvier 2013, en chemin

Avant son deuxième rendez-vous avec l'orchestre symphonique du conservatoire de musique et de danse de la Ville, Romain Didier a pris place au milieu des ouvrages de la bibliothèque de l'espace Georges-Déziré. Quelques passionnés sont venus l'entendre parler de son défunt ami : Allain Leprest. « On s'est rencontrés au Printemps de Bourges en 1985 et on ne s'est plus quittés. C'était un artiste un peu fâché avec la mesure, la musique, la justesse… avec tout ce qui était policé et joli en fait. Mais le voir en concert était un choc dont on ne ressortait pas indemne. »

Ensemble, les deux complices s'étaient produits au Rive Gauche, en 2004, à l'occasion des dix ans du centre culturel. Une soirée mémorable avec à leurs côtés Enzo Enzo, Kent… et déjà un orchestre de l'école municipale de musique. Le 12 février, l'histoire se répétera donc un peu, mais cette fois Romain Didier sera seul à son piano avec autour de lui une quarantaine d'élèves de quatre générations différentes.

« L'aboutissement, c'est bien sûr le spectacle, mais c'est aussi et surtout le chemin. Pour moi, la répétition de ce soir est objectivement aussi importante que le spectacle, assurait alors Romain Didier. Je vois bien que c'est un projet que les élèves de tout âge s'approprient. J'aime bien l'idée de partage avec les musiciens, je fais ce métier pour cela. Si la seule chose qui m'intéresse c'est un joli rendu au concert, autant prendre des professionnels… parce qu'avec des amateurs, on n'est pas à l'abri de quelques couacs ou quelques grincements d'archets. En même temps, je ne prends pas trop de risques parce que le chef d'orchestre n'est pas un chauffard, il sait parfaitement où il doit nous conduire. »

Le chef d'orchestre et directeur du conservatoire, Joachim Leroux apprécie lui aussi l'expérience et la confiance mutuelle qui entoure le projet : « C'est simple, Romain Didier m'a donné les clés, il m'a dit : “Vous prenez toutes les décisions”. »

Du côté des élèves, l'aventure se joue également à fond. « Pour moi, c'est un défi très exaltant, même si c'est aussi un peu angoissant », affirme la clarinettiste Nadine Dujardin. Au violon, Yvon Rémy a vu ses appréhensions fondre avec le travail commun : « Les répétitions avec Romain Didier m'ont complètement rassuré. Nous nous mettons à sa portée, mais lui se met également beaucoup à notre portée. » Parmi les cadets de l'orchestre, Ludovic Maleysieux est lui aussi enthousiaste : « C'est amusant pour nous de changer de répertoire, ce n'est pas simple, mais je sens que cela va bien se passer… »


 

12 février 2013, de concert

Un triomphe ! Après une heure quarante-cinq de concert, les spectateurs du Rive Gauche adressent de très chaleureux applaudissements à la tête d'affiche de la soirée, mais aussi à ses accompagnateurs, les élèves et professeurs du conservatoire de musique et de danse sous les feux des projecteurs. Sur le devant de la scène, Romain Didier et le directeur du conservatoire Joachim Leroux arborent de grands sourires en saluant le public. Quelques minutes plus tôt, le chanteur-auteur-compositeur avait dit tout le bien qu'il pensait de cette collaboration, de ce bout de chemin effectué ensemble. « C'est une aventure formidable que j'ai vécue à Saint-Étienne-du-Rouvray, avec un chef et un orchestre enthousiastes ! Ce Rive Gauche a un peu un air de famille pour moi… », assurait d'ailleurs l'artiste avant d'enchaîner en remerciant la plupart des membres de l'équipe du centre culturel municipal, par leur prénom.

 


 

Quelques minutes après la fin du concert, dans les coulisses, la quarantaine de musiciens paraît encore sur un petit nuage. « C'était super, assure Charlotte Turpin, jeune violoncelliste. Et les spectateurs avaient l'air vraiment heureux. Tout ce projet s'est construit simplement, à la bonne franquette si j'ose dire. Cela a créé une relation de confiance, une sérénité et un plaisir de jouer ensemble très forts. » La prof de violon, Marie Bélot, est sur la même longueur d'onde : « Il y avait une belle énergie ce soir sur scène. C'était chouette de pouvoir se produire dans ces conditions, dans une salle comme le Rive Gauche. »

Dans le hall, nombre de spectateurs partagent quelques mots sur le beau moment qu'ils viennent de vivre. Soudain Romain Didier s'avance. Il enchaîne les autographes et les échanges de souvenirs avec quelques fidèles qui se remémorent son passage, il y a dix ans lors d'un autre concert événement pour fêter les deux décennies d'existence du Rive Gauche.

La journée s'achève, elle a été longue. Depuis la fin d'après-midi, les musiciens sont sur le pont pour une ultime répétition, permettant de s'assurer que côté son et lumière tout est bien calé. Aucun stress, aucun éclat de voix ne vient perturber la sérénité du groupe. À une heure de l'ouverture au public, le navire est sur de bons rails. Sur les côtés de la scène, les pendrillons en lourd velours rouge finissent de donner un cadre solennel à cet écrin. Tout est prêt, en avant la musique !

The end !