Robert Labaye, l'ami

l'âme forte du Rive Gauche

Une voix s’est tue… et c’est un silence assourdissantqui règne sur Le Rive Gauche. Robert Labaye, directeur du centre culturel stéphanais s’est éteint jeudi 9 février, à 55 ans après un an d’un combat sans répit contre le "crabe" qui le rongeait. Avec Robert Labaye, les Stéphanais perdent un ami, le théâtre une âme forte, la culture un militant de tous les instants. Après avoir participé à l’aventure du théâtre Maxime-Gorki au Petit-Quevilly, dans les années 1980 Robert Labaye avait rejoint Le Rive Gauche en 1997 à l’occasion de la quatrième saison du théâtre stéphanais. Il prit en mains le destin de cet équipement hautement symbolique. Par son seul nom, Le Rive Gauche claquait comme un manifeste de la revendication d’un égal accès à la culture dans l’agglomération, porté par une commune qui, depuis le début des années 1960, a inscrit la culture comme valeur cardinale.

Il fallait plus qu’un programmateur pour faire vivre ce lieu et tisser le riche réseau qui permet son enracinement dans le territoire. Robert Labaye n’eut pas besoin de forcer sa nature. Artiste de théâtre lui-même, il était aussi un militant de la culture, dans le sens le plus noble du terme. Comme ardent défenseur d’une juste cause, pleinement investi dans la vie de "son" théâtre dans lequel il accueillait encore les spectateurs, vendredi 3 février. Comme passionné qui trouve son épanouissement dans le partage, l’émotion, l’éveil du sens critique.

En quinze saisons, Robert Labaye s’est efforcé de mettre en pratique une forme d’utopie : celle d’un spectacle vivant, exigeant, tourné vers tous. Il suffit d’un coup d’œil lancé à la salle un soir de spectacle pour en mesurer la portée. Étudiants, lycéens avec leurs profs, familles, côtoient les mamies venues avec le Mobilo’bus stéphanais ou les femmes des quartiers d’Entre deux rives.
C’est ainsi qu’il a voulu le lieu. Plus qu’une salle de spectacle, une sorte d’échangeur où se croisent en tous sens disciplines, pratiques, publics, artistes… Un lieu de diffusion, de production, d’action culturelle et de lutte aussi, espace de soutien affiché et revendiqué aux intermittents du spectacle.
Au fil des saisons, Le Rive Gauche est devenu une scène capable de donner à voir la poésie universelle d’un "Cirque invisible" conçu par le couple Thierrée-Chaplin, mais aussi la danse survitaminée de l’Australian Dance Theatre, un "Tartuffe" mis en scène par Éric Lacascade, une "Alice" revisitée par Flash Marionnettes, une Vanessa Van Durme ou le collectif Peeping Tom, issus de la prolifique scène belge. Scène conventionnée pour la danse, Le Rive Gauche reçoit des chorégraphes et danseurs hors-norme : Maguy Marin, Maryse Delente, Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Béatrice Massin… Robert Labaye s’attache également à soutenir la création régionale, de Sylvain Groud à Mélodie Théâtre, de Laurent Dehors à la compagnie La BazooKa qui crée "Monstres", en résidence avec des écoliers du Château Blanc. Sans parler des projets, qu'il a échafaudé jusqu'au bout de ses forces, se projetant sur trois saisons avec Joanne Leighton dont il laisse à son équipe le soin de concrétiser les idées, à l'image de ce "Made in Saint-Étienne-du-Rouvray" prévu avec 99 danseurs amateurs.
Avec ses danseurs acrobates qui évoluent au rythme des cours boursiers et de la spéculation financière, "L’Iceberg", de la compagnie L'Eolienne, présenté début 2011 pourrait résumer cette démarche. Avec ce spectacle, Robert Labaye témoigne de sa fidélité à une compagnie, mais aussi à sa vision d’artiste, citoyen engagé sans sectarisme. L’art vient susciter l’émotion, comme moyen de se connaître, de se trouver ou de se retrouver, mais aussi d’appréhender un monde auquel il manque déjà.

Bruno Lafosse